17 avril 2021

« Water is coming ! »

Par Marc Suquet

On le sait, le niveau de la mer monte. De pas grand chose, presque 3mm par an, c’est à dire proche de l’épaisseur d’une allumette. Et pourtant, il y a de quoi s’inquiéter. Le marégraphe de Brest enregistre l’élévation du niveau de la mer depuis 1711, la plus ancienne série de mesures du niveau marin au monde. Et ce que révèle le dispositif est franchement inquiétant : depuis son installation, le niveau de la mer s’est élevé de 30 cm.

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Plus grave , cette cinétique s’accélère : de 0,9 mm/an au XVIIe siècle, elle s’élève aujourd’hui à 2,8mm/an*1. Le GIEC, le Groupe d’experts Intergouvernemental sur le Climat créé en 1988, souligne que l’élévation du niveau de la mer pourrait atteindre 1 m en 2100 et 5m en 2300, selon le pire des scenarii*2 !

 

Responsable et victime : l’homme !

En cause, l’homme ! La majeure partie de cette montée (près de 40%) est expliquée par la dilatation de l’eau de mer. En raison de l’accumulation de gaz, l’atmosphère terrestre se comporte comme la vitre d’une serre qui conserve la chaleur et induit un réchauffement de l’atmosphère. Avec la montée de la température, l’eau se dilate et occupe un volume plus important. La fonte des glaciers terrestres serait, elle, responsable de 20% de cette élévation, 15% pour le Groenland et 8% pour l’Antarctique, le reste n’étant pas encore expliqué*3. Et encore, l’océan est-il bien gentil puisqu’il absorbe 90% du réchauffement du à l’effet de serre. Sans l’océan, notre planète serait beaucoup plus chaude. Les projections régionales et mondiales montrent qu’en terme de montée de la température, le monde se situe entre le scénario moyen (augmentation de la température de 4,5°C) et le pire (8,5°C)*4. Des travaux montrent l’état des continents en cas de fonte totale des glaciers continentaux : Londres, Venise, le Danemark ou les Pays Bas sont rayés de la carte*5. Les conséquences ne sont pas seulement la submersion de zones terrestres mais aussi l’érosion des côtes, la pollution de nappes phréatiques ou le ralentissement du Gulf Stream*6 comme le déplacement de près de 280 millions de personnes. En Europe, la France fait partie des pays les plus menacés par la submersion marine avec la Belgique, les Pays-Bas et le Royaume-Uni. Le ministère de la Transition écologique chiffre le risque : 1,4 million de résidents, 850 000 emplois, 165 000 bâtiments et 864 communes sont menacés par la submersion marine, tandis qu’un quart des côtes métropolitaines est affecté par l’érosion*7.

Et chez nous ?

En Bretagne, le marégraphe de l’ile Tudy confirme la montée de la mer.*8 On évoque également la possibilité de réfugiés climatiques*9. Dans le Morbihan, une dizaine de sites pourraient être submergés dès 2050, comme l’île d’Ars, Quiberon et Gâvres. L’île d’Hoëdic serait réduite de moitié*10. Sur la carte de Climate central, on peut observer les littoraux de Belle Île inondés en fonction de l’élévation du niveau de la mer*11. Pour une élévation d’un mètre, telle qu’attendue en 2100, l’impact sur les côtes de notre île parait réel, même si encore limité. Le travail du BRGM confirme ces inquiétudes10. A la suite de la tempête Xynthia de février 2010 et responsable de 47 morts en France, l’État a recensé les zones vulnérables au risque de submersion. Pour une montée du niveau de la mer de 60 cm seulement, c’est à dire bien inférieure à celle prévue pour 2100, la majeure partie des quais du port de Palais est recouverte de quelques cm à 1m d’eau*12. En 2050, une partie de la pointe des Poulains se trouve sous l’eau*13.

Fig 2 : Zones basses de submersion telles qu’établies par la préfecture du Morbihan et pour une élévation du niveau de la mer de 60 cm (jaune : hauteur d’eau inférieure a 1m, orange : entre 0,5 et 1m, violet : supérieure a 1m). https://www.morbihan.gouv.fr/Politiques-publiques/Risques-naturels-et-technologiques-majeurs-et-leurs-plans/Connaitre-et-informer/Risques-littoraux-et-tempetes/Zones-basses-de-submersion 

Afin de mieux appréhender les risques de submersion, des Plans de Prévention des Risques Littoraux sont établis à partir de 2010. En mars 2020, seuls 5 plans sont approuvés sur le continent et 2 sont prescrits mais aucun sur les îles*14. A Belle Île, « la défense contre les inondations et contre la mer » est confiée à la CCBI par arrêté de décembre 2017 et confirmée en décembre 2020*15. Elle est confirmée en 2018 par l’attribution de la compétence Gemapi, « Gestion des milieux aquatiques et prévention des inondations »16. La communauté de communes est pour le moins discrète sur ce sujet puisque le rapport d’activité 2019 signale des actions de restauration de milieux humides mais rien sur la prévention des inondations*17…..

Et pourtant, d’autres îles du Ponant montrent une dynamique rassurante. Le maître mot, éviter les émissions de CO2, responsables du dérèglement climatique et de la montée des eaux. Probablement parce qu’elles n’étaient pas reliées au réseau national et que leur production d’électricité dépendait d’anciennes centrales thermiques fortement polluantes car fonctionnant au fioul, Ouessant, Molène et Sein ont engagé avec volonté leur transition énergétique. Depuis 2015, tout y passe : rénovation des bâtiments communaux et des hébergements touristiques, acquisition de véhicules électriques, conversion de l’éclairage public à la technologie Led, ce qui permet à l’île de Sein d’être la première commune à exhiber fièrement un éclairage public 100% Led*18, distribution d’ampoules basse consommation aux habitants comme de robinets et pommeaux de douche économes, aides apportées pour le remplacement de frigidaires énergivores et même pour l’acquisition de poules ce qui n’est guère une surprise lorsque l’on sait que chaque gallinacé consomme 150kg de biodéchets par an ! Après trois années, l’effort paye : 26% de réduction des émissions de CO2, 637 m3 de fioul économisés, 2120 MWh économisés soit près de la consommation de 200 foyers et un résultat quatre fois supérieur aux objectifs. A l’avenir, l’objectif fixé est également ambitieux : 50% d »énergies renouvelables en 2023 et 100% en 2030*19.

Afin d’alerter sur le phénomène de la montée des eaux, notre association, AGIR (Association pour une Gestion Insulaire Respectueuse) procède à des mesures du niveau de la mer sur les quais de Palais dont nous vous donnerons les résultats prochainement. Face à un risque qui est maintenant inéluctable, Belle Île se doit de prendre en compte la montée des eaux, non seulement pour les zones qui seront submergées mais aussi parce qu’il est difficile d’imaginer le fonctionnement futur du port de Palais dans une telle configuration. Or, 94% de l’alimentation des habitants de Belle île provient du continent*20. Comment sera assurée l’alimentation de l’île dans des conditions de submersion d’une partie du port de Palais? Face à un problème de cette ampleur, mieux vaut prévenir que guérir ! Il est donc temps de s’y atteler.

Même Jon Snow le dit : « water is coming ! »…