19 avril 2021

Kérosène ou vent ?

Par Francis Montuelle

Lettre ouverte aux décideu.r.se.s breton.ne.s, fans de Saint-Exupéry.

On apprend par la presse qu’une ligne aérienne va se mettre en place en avion pour relier Brest ou Vannes à Belle-Ile. A l’heure où d’autres, les iliens , lancent en mai un formidable projet de liaison maritime à la voile Quiberon-Belle-Ile. Coïncidence bien symbolique de notre société.

Le public visé n’est sans doute pas le même, mais je me garderai bien d’en faire une étude sociologique : « Il en faut pour tout le monde », « C’est un atout pour le développement du tourisme », « marre de ces moralistes-terroristes, de ces décroissants dictateurs !», « voler fera toujours rêver, contrairement à ce qu’en disent les écolos… » … Pourrait-on peut-être entendre sur les réseaux sociaux. Mais est-ce que prendre l’avion pour venir sur Belle-Ile est simplement une histoire de classe sociale, de goût, de moyens, voire de « mérite » ? Pour moi c’est avant tout un choix, individuel, que l’on peut éclairer. Et aussi un choix collectif… J’y reviendrai à la fin.

Des réalités d’abord

Sur le site Air-journal on apprend le 14 avril que deux nouvelles « routes » depuis Brest ou Vannes vers Belle-Ile vont être opérées par la compagnie aérienne Finistair en Cessna Grand Caravan pour 8 passagers. Brest à un peu moins d’une heure, Vannes à 20 minutes. Une fois par semaine, le samedi matin, pour respectivement 179€ et 99€. (Aller simple)photo CC https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0

Finistair est une compagnie aérienne régionale, portée au démarrage par le conseil départemental, avec une mission de service public, en particulier vers Ouessant. Elle a été privatisée depuis un peu plus d’an suite au rachat par W3, groupe breton qui « pèse » 56 M€ de volume d’affaires par an, principalement dans le développement et les services informatiques. Son patron, Charles Cabillic déclare « L’aviation légère est un formidable outil de désenclavement et de rayonnement pour la Bretagne. Elle permet le maintien des centres de décision en région et la desserte des îles. » [ironie]Ouf, Belle-Ile enfin désenclavée, Belle-Ile enfin connue du public grâce à son rayonnement ! Belle-Ile, avec ses délicieux restaurants pour faire des déjeuners de travail, pourra accueillir une poignée de décisionnaires continentaux par semaine : une sacré opportunité pour l’économie locale ![/fin d’ironie]

Bon, et pourtant, on lit que le groupe s’engage pour l’environnement « Finistair s’engage dans la voie de l’aviation neutre en carbone […] La compagnie souhaite être la première en France à faire voler un avion électrique en compagnie aérienne. ». Très beau projet, pas pour tout de suite… (Les batteries prennent la place aux passagers !) Pour l’instant on devra se contenter du Grand Caravan en version thermique qui vient d’être acquis. Nécessité fait loi, comme on dit.

Justement, il faudrait, à l’instar de ce que nous avions déjà fait lors du projet de liaison hélicoptère Lorient-Belle-Ile, comparer les deux moyens de transports pour avoir des arguments tangibles.

Pour ce faire, il suffit de se rendre sur le site suisse de comparaison de l’impact des déplacements mobility impact

Certes, le Cessna n’est pas répertorié. Une petite recherche nous montre que pour 9 personnes ( y compris pilote), la puissance des moteurs est de 600 (ou 1000 cv selon la version) soit  (version minimaliste) 66 cv par personne.

Le Piper 28 utilisé comme référence par le site fait 150 CV, soit 30 cv par personne.

On considérera donc – à l’avantage du Cessna – que cette estimation est valable aussi pour un calcul de l’impact par passager.

Autre remarque méthodologique : la partie la plus énergivore et polluante concerne les atterrissages et décollages ; ramené au km parcouru, le Vannes/Belle-Ile produit des résultat plus négatifs… Mais restons ultra-magnanimes… Cette estimation est déjà largement démonstrative !

Durée Energie Volume de la pollution

 

Co2

 

PM 10

(Particules fines)

Nox

(Oxyde d’azote)

Voit.+bateau 4 3,5 4,9 9,7 0,1 1,3
Avion 1 18 26,9 53,6 0,5 88,3
Comparatif 25% 514% 549% 553% 500% 6792%
(h)
(Eq.  Litres de Kérosène par personne)
(m3 /pers.)
(kg/pers.)
(g/pers.)
(g/pers.)

 

Un choix individuel

En résumé : pour 4 fois moins de temps, on consomme et pollue 5 à 68 fois plus…

Ceci n’est pas indiqué sur le site de Finistair, ni d’aucune compagnie aérienne, d’ailleurs. Bien sûr cela ne sera pas imprimé sur les billets : dommage à l’heure où l’on commence à imposer sur la nourriture les bilans nutritifs, sur les appareils la consommation énergétique, sur tous les objets commerciaux la provenance.

Certes, on dira, en écho aux propos controversés que voler ne ferait pas rêver face à ces chiffres. Et tant mieux ! Même si c’est tellement beau la nature vue du ciel, comme un oiseau. Mais si pour faire comme un oiseau il faut la détruire encore un peu plus, il y a là un sacré paradoxe…

Qu’on me comprenne bien ; les discours ambiants aboutissent systématiquement à une dichotomie dialectique et finissent par le constat d’une séparation politique infranchissable : si tu n’es pas pour, tu es contre. Si tu n’es pas de droite, tu es de gauche. Si tu es bourgeois, tu n’es pas prolétaire. Si tu es continental, tu n’es pas insulaire… L’aviation rend des services que d’autres moyens de transport ne peuvent assumer.  Dragon56, par exemple, l’hélicoptère de la Sécurité Civile de Lorient qui sauve des vies, évacue des blessés est un moyen indispensable ! Finist’air, en tant que liaison de mission de service public pour Ouessant a rendu des fiers services… Je le dis sans aucune ironie, ni contradictoirement à mon propos. Mais le discours politique préfère gloser partout sur Greta Thunberg qui a traversé l’atlantique à la voile pour faire un discours à l’Onu, et fustigé son équipage venu par avion : à mon avis, tout cela ne sont que billevesées pour délayer les vrais problèmes, faire diversion pour ne pas les montrer. Stratégie mortifère d’une société, machiavélisme anti-humaniste…

Car on pourra penser que je fais bien du tapage pour un petit vol dans un petit  avion, pour huit petites personnes par semaine, que c’est beaucoup de bruit pour pas grand-chose… (Au fait, ceci me fait penser que j’ai pas cité la pollution sonore imposée à ceux qui ne l’ont pas choisi… Passons !).  Alors, est-ce un cri innocent dans le désert ? Une goutte d’eau diluée dans l’océan ?

Chacun, informé, peut faire un choix.

« Faire savoir c’est déjà agir » était la devise de l’ONG OXFAM. Je me souviens petit, ma mère me demandait de finir mon assiette en pensant aux enfants affamés par la guerre pour le pétrole, au Biafra ; cette surmédiatisation télévisuelle d’enfants dénutris au regards perdus qu’on voyait au 20 heures il y a 50 ans. Je finissais mon assiette, avec des hauts-de-cœur de riche. Malgré tout, la société prenait conscience, maladroitement, de la faim dans le monde. Mais à y réfléchir, a posteriori, maladresse et souffrance n’ont pas du tout la même valeur. Je ne l’ai pas compris enfant. Adulte, je sais de plus en plus qu’il me faut faire des choix conscients. Devenir un consommateur responsable qui ne déguste pas de melon guatémaltèque à Noël, un acteur conscient qui préfère acheter ses légumes au producteur local, par exemple…

Toute proportion gardée, le mécanisme est toujours le même : la prise de conscience individuelle est une étape essentielle sur le trajet du changement de paradigme.  Nous sommes différents, toi qui rêves de faire ton trajet en Cessna, moi qui rêve d’être déjà au mois de mai, à bord du catamaran. Mais j’ai espoir de te faire changer d’opinion, aéro-passager, et pour citer un aéronaute, Antoine de Saint-Exupéry « Si tu diffères de moi mon frère, loin de me léser tu m’enrichis. » Et vice-versa.

…Et un choix collectif !

On avait conclu l’article hélico dans la parution papier du Chemin Faisan de juillet 2020, sur le projet de liaisons en méga-hélico quotidien Lorient-Bangor sur « le choix de l’indécence »…

Et l’un des auteurs de ce blog, titrait son article de janvier « Hélicoptères, il est temps d’atterrir »…

Bruno Latour, professeur au Medialab de Sciences Po publiait en 2019 un essai très remarqué « Où atterrir ? – ou : comment s’orienter en politique ». Il y met en relation 3 phénomènes qui définissent notre société aujourd’hui : la « dérégulation », ce pan critique de la globalisation ; l’explosion de plus en plus vertigineuse des inégalités ; et enfin, l’entreprise systématique pour nier l’existence de la mutation climatique. Dans ce contexte (encore plus exacerbé en cette possible fin évoquée de crise sanitaire), il propose de « dessiner quelque chose comme une carte des positions imposées par ce nouveau paysage au sein duquel se redéfinissent non seulement les affects de la vie publique mais aussi ses enjeux. » On ne peut plus rester hors-sol des enjeux du monde de demain. Il est très urgent d’atterrir !

La prise de conscience doit générer ce « monde d’après » ; c’est un mouvement collectif qui doit le porter. Dépasser l’individu et faire masse, agir vite ! Ne perdons pas de temps à nous déchirer sur la méthode ; le cap sera d’autant plus sûr qu’il sera choisi collectivement !

L’une de nos devises, à l’Association AGIR pour Belle-Ile-en-Mer est « penser globalement, agir localement. ». D’ailleurs, en stratégie commerciale, il existe la même devise « Think global, act local » et même par contraction « glocal »…

Allez, mon frère Charles de W3, contractons ! Allez, mon frère dirigeant de Finistair, mes frères et  sœurs décisionnaires breton.ne.s, « glocalons-nous! », pensez global et agissez dans la bonne direction locale… Pensez à Saint Exupéry : Enrichissez-nous ! Ce projet de liaison est un symbole de plus de la dérégulation, de cette globalisation toxique qui est le fléau de notre société. Pour ne pas laisser proliférer une métastase de plus, ici aussi, dans ce petit paradis que nous voudrions pourvoir offrir à tous, dans plein de générations encore, dans le respect de sa nature : vos arrière-petits-enfants vous en sauront gré.